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Un si fragile vernis d'humanité - Michel Terestchenko

A propos des origines du totalitarisme, David Rousset déclarait « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (L’univers concentrationnaire, 1946, p. 181) et rien ne parait aussi vrai qu’après cette lecture. Car comment expliquer autrement les mécanismes de déshumanisation mis à l'oeuvre à travers les régimes totalitaires ? Revenant sur les processus de décision qui guident le choix de chaque personne en vertu de son sens moral (mais pas seulement et c’est tout là l’intérêt son argumentaire), Michel Terestchenko, en évoquant « Un si fragile vernis d’humanité », repose la question du « Héros ou Salaud » déjà débattue par Hannah Arendt (cf. Les origines du totalitarisme, 1951 et Eichmann à Jerusalem, 1963). Entre « Banalité du bien » et « Banalité du mal », le professeur de philosophie questionne notre "humanité grise" en introduisant le nouveau paradigme selon lequel nos actes ne seraient pas exclusivement motivés par des intérêts égoïstes mais également conditionnés par notre présence ou notre absence à soi. L’idée n’étant pas de fustiger ni de s’indigner des horreurs commises au nom de telle ou telle idéologie, la démonstration de Michel Terestchenko participe d’une démarche de compréhension dont l’objectif n’est certainement pas de trouver des excuses à l’impensable mais bien d’identifier les raisons qui mènent aux conduites de destructivité pour mieux se prémunir des dangers de l’endoctrinement. Aussi, à la question de savoir ce qu’on aurait fait à la place des uns ou des autres, Michel Terestchenko n’apporte pas de réponses catégoriques : ce qu’il faut retenir de ce brillant et passionnant essai, c’est qu’il appartient à chacun d’agir ou de ne pas agir en fonction de sa présence à soi... Une oeuvre humble mais magistrale qui vaut bien 5 étoiles !

Le paradigme de l’égoïsme psychologique : un système de pensée occidental qui peine à renouveler le débat sur les conduites destructives des régimes totalitaires


    Gitta Sereny interviewant Franz Stangl, commandant du camp de Sobibor et de Treblinka après son arrestation au Brésil, 1970, inconnu

Constatant que la théorie de l’égoïsme psychologique qui a gouverné la pensée occidentale pendant près de trois siècles (cf. La Rochefoucault, Mandeville ou Bentham) peine à émuler un débat nouveau sur la moralité du sens commun, Michel Terestchenko pose la problématique des conduites de destructivité sous un angle différent : s’appuyant notamment sur des exemples historiques concrets (entretiens de Franz Stangl par Gitta Sereny, cas des déportations et massacres de masse de juifs polonais par le 101eme bataillon de réserve de la police allemande rapporté Christopher Browning) et sur des travaux de psychologie sociale américains, l’auteur tente une approche nouvelle en analysant les phénomènes de soumission à l’autorité (expérience de Stanley Milgram, Université de Yale), de conformisme de groupe (expérience de la prison de Philipp Zimbardo, Université de Stanford) et de passivité face à des situations de détresse (exemple de l’affaire Kitty Genovese et autres expériences). Sans réfuter complètement les intérêts égoïstes qui régissent les décisions de chaque individu, Michel Terestchenko démontre en premier lieu l’existence du sens moral et de la fragilité de l’humanité. Ensuite, bien que conscient que la psychologie sociale n’apporte pas de réponses parfaitement satisfaisantes à sa problématique, l’auteur fait la lumière sur les constats suivants : 1) l’obéissance à l’autorité ne constitue pas à elle seule un motif suffisant pour justifier des actes abominables perpétrés par les nazis (elle doit par exemple être conjuguée à la négation de l’humanité des juifs dans le cas de la Shoah). 2) le conformisme de groupe peut s’expliquer par la structure environnementaliste de l’obéissance à l’autorité (contextes sociaux aliénants comme le milieu carcéral ou militaire). 3) la personnalité des sujets est un facteur décisif car d’elle dépend la capacité de certains d’être présents à soi (conscience, principes, sentiments d’empathie éprouvés à l’égard des victimes). Pour autant, ces éléments, s’ils sont susceptibles d’apporter un éclairage sur les raisons (in)conscientes qui motivent nos décisions, ne déterminent pas nécessairement à l’avance une « idéologie du bien » ou une « idéologie du mal » car au final « C’est toujours une décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté duquel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. » (extrait de la 4ème de couverture).

Des réflexions sibyllines sur l’altruisme et la présence à soi


  Photo de source inconnue montrant l’un des participants à l’expérience de la prison initiiée par Philipp Lombardo, Université de Stanford, 1971

Pour étayer ses réflexions sur la présence ou l’absence à soi, Michel Terestchenko consacre la 2ème partie de son ouvrage aux théories de l’altruisme. Réfutant l’axiome de l’égoïsme psychologique, l’auteur démontre l’existence d’un altruisme désintéressé pour expliquer par exemple les actes de résistance au totalitarisme nazi. Selon lui, la présence à soi qui est cette faculté d’agir en accord avec ce que l’on est, est conditionné par l’altruisme (aussi multiples que puissent revêtir ses formes). C’est ce qui expliquerait qu’en dépit des risques encourus, certaines personnes auraient sauvé des nombreux juifs du pire. Est-ce à dire que les gens qui ont agi en l’absence d’eux-mêmes, l’aient forcément fait de façon égoïste ? Est-ce à dire que les gens qui ont participé à l’holocauste (peu importe qu’ils l’aient fait de façon active ou passive) étaient forcément absents à eux-mêmes et dénués de toute empathie ? Est-ce à dire que les gens qu’on pouvaient qualifier d’altruistes au regard des arguments de l’auteur, aient forcément été plus enclins à faire acte de résistance à l’encontre du régime totalitaire ? Est-ce à dire que... ? Si l’auteur apporte des réponses claires à certaines de ces questions, j’avoue que ses démonstrations parfois sibyllines parce que (trop) abondamment alimentées par arguments et contre-arguments, m’ont perdue. Aussi, si cette 2ème partie de l’ouvrage est largement moins accessible que la première, on y puisera tout de même de nombreuses références et éléments de réflexion qui ne manqueront pas d’initier de nouveaux questionnements...

    August Landmesser refusant d'effectuer le salut nazi, 13 juin 1936, inauguration du voilier-école Horst Wessel, Hambourg, Allemagne

Enfin, pour ceux que le sujet intéresse, je vous recommande chaudement la lecture de cet ouvrage, disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Un si fragile vernis d’humanité.  


Quelques ressources documentaires passionnantes sur des expériences de psychologie sociale


Afin de vous donner un aperçu des travaux menés dans le cadre d’expériences de psychologie sociale, je vous propose ci-dessous une sélection de vidéos à (re)découvrir absolument.

  • Expérience de Stanley Milgram à propos de la soummission à l’autorité

L'expérience de Milgram est une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. La date de l’expérience est importante, car quelques années plus tard, 1967-1968, s’installeront au contraire des formes de méfiance envers l’autorité (source : Wikipédia)


  • Expérience de la prison de Philipp Zombardo, Université de Stanford, 1971 sur le conformisme de groupe

L’expérience de Stanford (effet Lucifer) est une étude de psychologie expérimentale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers. Elle visait à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de comportements parfois à l'opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l'étude. Les 18 sujets avaient été sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et leurs rôles respectifs de gardiens ou de prisonniers leur avaient été assignés ostensiblement aléatoirement. En d'autres termes, chaque participant savait que l'attribution des rôles n'était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques quelconques. Un gardien aurait très bien pu être prisonnier, et vice-versa.



  • Le jeu de la mort

« Le jeu de la mort » (2009), Documentaire coproduit par France Télévisions et la Radio Télévision Suisse 1 en 2009, diffusé pour la première fois en mars 2010, et mettant en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) durant lequel un candidat doit envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat, jusqu'à des tensions pouvant entraîner la mort. La mise en scène reproduit l'expérience de Milgram réalisée initialement aux États-Unis dans les années 1960 pour étudier l'influence de l'autorité sur l'obéissance : les décharges électriques sont fictives, un acteur feignant de les subir, et l'objectif est de tester la capacité à désobéir du candidat qui inflige ce traitement et qui n'est pas au courant de l'expérience. La différence notable avec l’expérience originelle est que l'autorité scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision, Tania Young.




Détails bibliographiques


  • Titre : Un si fragile vernis d'humanité
  • Sous-titre : Banalité du mal, Banalité du bien
  • Auteur : Michel Terestchenko
  • Éditeur : La Découverte
  • Collection : Le Découverte/Poche
  • Date de parution : Octobre 2007
  • Nombre de pages : 308 p.
  • ISBN : 978-2707153-26-5
  • Photo de couverture : © Yvan Terestchenko

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