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Les meilleurs ennemis - Jean-Pierre Filiu et David B.

Jean-Pierre Filiu n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de collaboration avec des dessinateurs de BD : ayant travaillé avec Cyrille Pomès sur Le Printemps des arabes (2013) et La Dame de Damas (2015), l'historien spécialiste du monde arabe s'attelle cette fois-ci en compagnie de David B., aux relations historiques houleuses entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Remontant de la fin du XVIIIe siècle aux premiers balbutiements du jeune État américain, l'historien dépeint un riche bassin méditerranéen à la fois convoité par les grandes puissances européennes et revendiqués par les pays du Moyen-Orient. Si la piraterie fait rage dans la région depuis longtemps entre chrétiens et musulmans, l'arrivée des États-Unis dans la partie va durablement changer la donne et bouleverser l'histoire du monde... Ainsi, ce coffret qui réunit les 3 tomes de cette trilogie sur Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (Première partie 1783-1953, Deuxième partie 1953-1984 et Troisième partie 1984-2013), offre t-il l'occasion d'appréhender très (trop) furtivement les enjeux diplomatiques et géopolitiques qui régissent encore notre monde actuel...

"Les meilleurs ennemis", projet éditorial trop ambitieux ?


Aussi intéressant et louable que puisse être ce projet éditorial, on en regrettera (ce qui peut paraître paradoxal) son ambition : difficile voire impossible en effet de retracer même en 3 tomes, la complexité et la densité des événements qui ont ponctué et conditionné les relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (terme apparu en 1902) depuis le XVIIIe siècle à nos jours. Le choix du format qui a certainement exigé de multiples ellipses narratives (entre 95 et 115 pages par tome), les fréquents aller-retours dans le temps, les nombreux acteurs évoqués et la quantité de faits relatés, les focalisations parfois longues sur certains événements ou certaines anecdotes et les choix d'illustrations de David B. (dont j'apprécie habituellement le travail mais qui, dans ce contexte ne me paraissent pas adaptés) ne permettent malheureusement pas une bonne appropriation du récit par le lecteur. Les illustrations caricaturales m'évoquent plus des dessins de presse qu'un véritable travail de roman graphique au sens large du terme. Et comme si le travail du scénariste et celui du bédéiste ne se parlaient pas, je n'ai pas réussi à apprécier les textes et les dessins en même temps : ma lecture était accaparée soit par les uns soit par les autres mais il m'a été difficile d'en faire une lecture en parallèle. Dommage car l'expertise de l'historien sur le monde arabe et sur l'Islam contemporain est digne d'intérêt, de même que le traitement graphique du dessinateur. N'aurait-il pas mieux valu cibler quelques événements ou restreindre la période couverte ? Ou peut-être créer une série plus longue ? Ou peut-être encore carrément sacrifier la classique mise en page bédéesque au profit d'un récit alternant les textes et les images ? Ou encore... Je ne sais pas. Par contre, ce qui est certain, c'est que la déception était au rendez-vous. Et à bien y réfléchir, je dois bien avouer que même si les romans graphiques font en général de beaux livres, au final, un bon essai même au format de poche, reste une valeur sûre...

Pour vous faire votre propre idée, notez que vous pouvez vous procurer le coffret complet sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis I, II, III: Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)

Première partie : 1783-1953

À la fin du XVe siècle, les pays musulmans d'Afrique du nord profitent de la dynamique de la conquête ottomane pour mener leur jihad et étendre leur emprise sur la Méditerranée. Les puissances européennes comme la France, l'Angleterre ou l'Espagne résistent en bombardant les ports d'Alger, de Tunis ou de Tripoli au cours des XVII et XVIIIe siècles. Les conflits font rage en Mare Nostrum. Au début du XIXe siècle, le monde découvre les barbares mauresques. Les États-Unis récemment indépendants entrent dans la danse. Une guerre éclate entre pirates de Tripoli et expéditionnaires américains (siège de Tripoli en 1803). 1830 voit la fin de la piraterie barbaresque avec la prise d'Alger par une expédition française qui met fin à la régence. Les hostilités se poursuivent. Ce n'est qu'au cours de la 2nde Guerre mondiale que les États-Unis s'intéressent à l'Arabie Saoudite (indépendante de la France et de la Grande-Bretagne) pour subvenir à ses besoins en pétrole. L'opposition du président Wilson aux mandats français et britannique ainsi que son soutien aux droits des arabes en Palestine assure aux États-Unis une alliance durable avec l'Arabie Saoudite dès 1945. De son côté, la Perse, zone richement pétrolifère, est occupée au nord par les troupes russes et au sud par les troupes britanniques. Des émeutes éclatent en Iran et le Shah est contraint d'abdiquer au profit de son fils qui autorise la présence alliée sur son territoire. L'URSS revendique des concessions pétrolières alors que les indépendantistes s'affirment. Les États-Unis font pression sur les britanniques pour des intérêts plus élevés de l'Anglo-Iranian Oil Company en faveur de l'Iran (cf. coup d'état de 1953 en Iran). C'est le début de la Guerre froide qui met fin au temps des puissances coloniales...

Si vous souhaitez vous procurer ce premier tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis - Première partie 1783/1953. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient 
                                                               

Deuxième partie : 1953-1984


Années 50 : la Guerre de Corée (1950-1953) signe le début de la Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS. Cette guerre par pays interposés embrase toute la planète. Les jeux d'alliances fomentés par les deux grandes puissances soviétique et américaine et les conflits armés alimentés par des prises de position et des intérêts géopolitiques divergents déchirent le monde arabe : la Guerre des 6 jours, la révolution iranienne, le conflit israélo-arabe, l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et la Guerre du Liban (1982-1984) accentuent la polarisation israélo-arabe face à l'arabo-soviétique symbolisée par la confrontation des démocraties occidentales contre les régimes communistes. Cette Guerre Froide notamment marquée par une insensée course à l'armement nucléaire est davantage idéologique et politique que territoriale. Elle durera jusqu'à l'éclatement de l'URSS en 1989 et son démantèlement en 1991.

Pour découvrir ce 2eme tome de la trilogie, rendez-vous sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 2-Deuxième partie : 1953-1984): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient  

Troisième partie : 1984-2013

A la fin des années 70, la "Seconde Guerre Froide" engagée par Ronald Reagan (1981-1989) se solde par un échec. La Révolution iranienne de 1979 et la Guerre Iran-Irak (1990-1991) et l'invasion de l'Afghanistan en 1979 bouleversent la donne : l'invasion du Koweït par Saddam Hussein redéfinit les jeux d'alliance. Élu en 1992, Clinton se désintéresse du conflit israélo-palestinien suite à la signature de l'accord entre Rabin et Arafat reconnaissant simultanément Israël et l'OLP ainsi que l'autonomie de la Cisjordanie et de Gaza sous l'autorité palestinienne. Mais la colonisation israélienne se poursuit et les attentats se multiplient. La zone s'embrase de nouveaux conflits. Oussama Ben Laden en profite pour lancer son jihad contre les États-Unis qui ripostent en bombardant les bases militaires d'Al-Qaïda en 1998. Pendant ce temps, Saddam Hussein poursuit sa politique. Destitué en 1998, Clinton laisse la place à Georges Bush Junior qui relance le dossier israélo-palestinien. Les attentats du 11 septembre 2001 déchaîne les violences et l'escalade à la violence. Khadafi s'allie aux USA. Bush bombarde l'Irak. En 2004, Ben Laden confirme sa politique d'usure contre les USA. Arrivé au pouvoir en 2008, Obama tente d'apaiser la situation explosive entre la Palestine et Israel mais ses efforts restent vains devant l'entêtement de Netanyhaou à poursuivre la colonisation. En 2010, Ben Laden est tué dans un raid américain. En 2011, le Printemps des arabes bouleverse de nouveau la donne : la Tunisie, la Libye, l’Égypte et la Syrie doivent faire face à des contestations de plus en plus virulentes : des guerres civiles éclatent de partout. Les USA ne peuvent intervenir directement. Poutine s'allie à Bachar Al Assad. Les extrêmistes en profitent pour semer la terreur alors que la Guerre civile en Syrie se poursuit inlassablement...

Pour découvrir ce troisième tome des Meilleurs ennemis, vous pouvez vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Les meilleurs ennemis (Tome 3-Troisième partie : 1984-2013): Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient   

Détails bibliographiques

  • Titre : Les meilleurs ennemis (coffret comprenant les 3 tomes de la BD)
  • Sous-titre : Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (1783-2013)
  • Scénario : Jean-Pierre Filiu
  • Dessins : David B.
  • Éditeur : Futuropolis
  • Date de parution du coffret : Novembre 2016
  • ISBN : 2754817638
  • Illustrations du coffret : © David B.

Le génocide voilé - Tidiane N'Diaye


 
Le Génocide voilé dont il est ici question, se rapporte à la traite négrière menée par les arabes lors les conquêtes arabo-musulmanes de l'Arabie et de l'Afrique subsaharienne du Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle. S'il est vrai que l'esclavagisme a sévi dans toutes les civilisations depuis des temps immémoriaux (on parlera plutôt de servage dans les civilisations d'Afrique noire ou en Égypte avant les conquêtes arabo-musulmanes), cette "enquête historique" de Tidiane N'Diaye (expression utilisée par l'éditeur), nous apprend que l'expansion à grande échelle, voire industrielle de la traite négrière en revient sous couvert d'une islamisation aux desseins civilisateurs, aux arabes. L'idée n'étant pas de dédouaner les horreurs du commerce triangulaire mais de démontrer que l'esclavage n'est pas une exclusivité européenne, l'auteur met l'accent sur le trafic d'humains que les arabes ont initié et entrepris de façon commerciale pendant près de treize siècles au delà même de l'abolition de l'esclavage liées aux traites occidentales. Ainsi, les razzias organisées par les peuples arabo-musulmans dans les tribus africaines concernaient non seulement les biens matériels comme le bétail, les récoltes, etc., mais également les populations qui étaient ensuite vendues comme esclaves. Fondée sur des théories raciales, la traite négrière transsaharienne est mal connue, presque occultée par ce que l'auteur désigne comme le "Syndrome de Stockholm à l'africaine"...

La traite négrière transsaharienne, un génocide voilé ?

Souhaitant ouvrir la voie vers de nouvelles études sur le sujet, Tidiane N'Diaye déclare au sujet de la traite transsaharienne "qu'il est donc difficile de ne pas qualifier cette traite de génocide de peuples noirs par massacre, razzias sanglantes puis castration massive. Chose curieuse pourtant, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient la voir recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique. C'est en fait un pacte virtuel  scellé entre les descendants des victimes et ceux des bourreaux qui aboutit à ce déni." (p. 271). Lourdes de sens, ces conclusions qui s'appuient sur un riche travail de documentation, sur d'importants travaux de recherches, sur une bibliographie fouillée et sur des témoignages, questionnent. Pour la lectrice "naïve" que je suis, il m'a été difficile de passer sur cette lecture sans être bousculée par mon ignorance du sujet. Pour peu, on penserait "presque" que la traite transatlantique a été "moins pire" que celle des arabes et c'est là toute l’ambiguïté du propos : si la démarche reste intéressante, la liberté de ton de l'auteur dérange car le discours (audacieux et polémique s'il en est) frise plus d'une fois le règlement de comptes et s'éloigne de l'essai historique. Dommage, car ce livre est riche de contenus historiques. Dans tous les cas, il mérite de relancer le débat et offre de belles pistes de lectures pour approfondir les connaissances sur le sujet. À découvrir pour vous faire votre propre avis sur la question !


Si vous souhaitez découvrir cet ouvrage à votre tour, rendez-vous sur le lien suivant pour vous le procurer : Le génocide voilé: Enquête historique


Détails bibliographiques

  • Titre : Le génocide voilé
  • Sous-titre : Enquête historique
  • Auteur : Tidiane N'Diaye
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2017
  • Nombre de pages : 311 p.
  • ISBN : 978-2--07-271849-6
  • Photo de couverture : © Stuart Franklin / Magnum Photos (détail)

 

Immigrés de force - Pierre Daum

C'est par hasard que Pierre Daum, journaliste à Libération, s'est intéressé aux immigrés indochinois en France de 1939 à 1952. Dépêché par le journal pour couvrir les grèves de l'usine Lustucru d'Arles, le journaliste visite le musée du riz du Sambuc et découvre que les premiers planteurs de riz de Camargue sont des travailleurs indochinois immigrés. Retraçant le parcours de cette main d’œuvre indigène recrutée de force et débarquée au camp de Mazargues près de la prison des Baumettes à Marseille avant d'être envoyée dans toute la France, Pierre Daum met la lumière sur cette main d’œuvre indochinoise qui a constitué une ressource précieuse pour l'État français. C'est ainsi que 20 000 vietnamiens ont été recrutés en 1939-1940 pour participer à l'effort de guerre. Après la Défaite en 1940, 15 000 de ces indochinois restent bloqués en France jusqu'à la fin de la guerre et même au delà jusqu'en 1952... Repliées dans la zone libre dans le sud de la France, les compagnies de travailleurs indochinois sont alors mobilisées pour planter le riz en Camargue ou pour travailler dans les Salins de Giraud... Un travail d'enquête et de collecte de témoignages passionnant sur cet épisode méconnu de l'histoire coloniale française...

Le recrutement de la main d’œuvre indigène (MOI) indochinoise dans les années 1939-1940


En 1939, la France entre en guerre. Elle appelle les indochinois à servir la "Mère Patrie" pour travailler dans les usines d'armement (poudrières) ou dans les administrations. Des campagnes de "recrutement forcé" sont lancées en Indochine. Sur les 90 000 recrutements escomptés, 20 000 travailleurs indochinois partiront pour servir la France. Parmi eux, certains ont décidé de s'engager pour découvrir la France. Mais la plupart d'entre eux sont partis car ils n'avaient pas le choix : "Grâce à la collaboration des élites indigènes, relais du pouvoir colonial aussi précieux que loyal, la réquisition forcée de main d’œuvre s'organisa sans rencontrer la moindre résistance. Dans chaque village est donné aux familles composées d'au moins deux enfants mâles âgés de plus de dix-huit ans d'en mettre un à disposition de la Mère Patrie. En cas de refus, le père des enfants ira en prison." (p. 33-34). Si la différence entre réquisition forcée et engagement volontaire s'est faite en fonction du niveau d'études, notons que 96% des ONS (Ouvriers Non Spécialisés) pour la plupart des paysans illettrés, ont tous été recrutés contre leur gré.

Des ONS servant pour la patrie mais parqués dans des camps séparés de la population locale


Logés dans des camps comme celui de Mazargues (à Marseille) ou dans certaines villes comme Sorgues (Vaucluse), Bergerac (Dordogne), Toulouse ou Vénissieux, les ONS indochinois se destinent à des travaux pénibles à des taux de rémunération dérisoires (ils gagnent pour beaucoup d'entre eux 10 fois moins que les ouvriers français). Ces camps accueillent exclusivement des ONS vietnamiens. La discipline y est stricte et les conditions de vie y sont rendues difficiles par une administration parfois sévère et injuste (les conflits intercommunautaires alimentés par les querelles idéologiques et politiques - forte mobilisation syndicale CGT autour des combats trotskystes/communistes - n'y sont pas rares). La barrière de la langue constitue un obstacle d'autant plus handicapant pour les ONS que peu d'entre eux parlent le français. L'accueil qui leur est réservé par les populations locales oscille entre curiosité et défiance Ces ONS considérés comme rusés et apathiques en raison des préjugés véhiculés par les discours colonialistes intriguent autant qu'ils ne rebutent. Considérés par certains comme des voleurs et ignorés ou rejetés par une grande partie de la population, certains de ces travailleurs noueront malgré tout de forts liens avec les français.

Immigrés de force, une enquête éclairante sur la MOI indochinoise


Précieuse parce qu'elle rapporte les témoignages des derniers ONS encore vivants de l'époque et qu'elle compile des patientes recherches de terrain et notamment aux archives nationales d'Outre-Mer, cette enquête de Pierre Daum (2009) qui se veut être un pavé jeté dans la mare, devrait stimuler l'intérêt autour de ces questions. En effet, si l'histoire de France est aujourd'hui devenue envisageable au regard de son passé colonialiste, c'est aussi grâce au caractère patrimonial et mémoriel de ce genre d'enquêtes : permettant de déconstruire les idées reçues sur les missions civilisatrices de la France auprès des "peuples indigènes" et de tordre le cou aux préjugés sur les communautés immigrées (de force ou non d'ailleurs), cet ouvrage court et accessible s'ouvre sur une page oubliée de l'histoire et se referme, on l'espère, sur de nouvelles perspectives de recherche et de nouveaux modèles de pensée...


Enfin, si vous vous intéressez à l'histoire de l'Indochine, je ne saurai que vous recommander de découvrir Mémoires d'Indochine, carnet de recherche en ligne (blog académique) de François Guillemot, Ingénieur de recherche et historien du Vietnam contemporain. Vous y trouverez une profusion d'articles, de références, de documents et d'actualités intéressants sur le sujet.

Riz amer - Les Indochinois en Camargue (1939-1940)


Pour aller plus loin sur cette lecture, je vous invite à visionner ce film documentaire (11 min.) qui corrobore avec fidélité les éléments d'enquête de Pierre Daum sur la question.


 

Détails bibliographiques 

 

  • Titre : Immigrés de force
  • Sous-titre : Les travailleurs indochinois en France (1939-1952)
  • Auteur : Pierre Daum
  • Préface : Gilles Manceron
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Archives du colonialisme
  • Date de parution : Mai 2009
  • Nombre de pages : 278 p.
  • ISBN : 978-2-7427-8222-2
  • Photo de couverture : © Béatrice Castoriano


Les bienveillantes - Jonathan Littell

Dans la 4ème de couverture, l'éditeur souligne qu'à travers Les Bienveillantes, "Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire." C'est vrai, l'officier SS Maximillien Aue est un personnage comme on en rencontre peu dans la littérature : sa personnalité clivante voire schizophrénique, sa pathétique suffisance/indifférence et son incompréhensible complaisance habitent à travers les vicissitudes insensées de son épouvantable carrière, le parcours invraisemblable d'un bourreau nazi. Participant au "Front de l'Est" et aux campagnes d'extermination de la Shoah confiées aux Einsatzgruppen (en Ukraine et Crimée), à la "Bataille de Stalingrad" et à la "Chute de Berlin", Aue prend part activement à l'abominable odyssée de l'ère nazie. Ses mémoires s'inscrivent ainsi dans un récit fictif qui se rapprocherait selon Jonathan Littell, plus d'une démarche de réflexion littéraire inédite sur le processus de déshumanisation des bourreaux en général que sur une simple fiction basée sur des faits historiques exclusivement liés à l'Holocauste. Objet hybride s'il en est, ce roman qu'à l'instar de certains, je considère comme une "fiction critique", questionne et dérange. Pour preuve, les nombreuses distinctions littéraires qu'il a reçu de même que les innombrables critiques qu'il a suscité montrent qu'il ne laisse pas indifférent. Pour ma part, Les bienveillantes constituent un roman certes original et bien documenté, mais dont la prolixité et le mélange des genres n'est pas toujours le bienvenu. En effet, à force de citer l'histoire au service d'un travail fictionnel dans un rapport presque trop tendancieux (la personnalité très singulière de Aue manque à mon sens cruellement de cohérence tout comme d'autres des personnages comme Thomas Hauser), Jonathan Littell a fini par produire un pavé de littérature non identifié (1400 pages pour la version de poche qui font un peu l'étalage des riches connaissances de l'auteur) qui hésite entre nihilisme pour son narrateur et voyeurisme pour son lecteur. Pour autant, cet ouvrage ne manque pas d'intérêt mais si vous êtes amateur de fictions historiques plus conventionnelles traitant de la Shoah sous l'angle des bourreaux, préférez plutôt d'autres titres comme par exemple La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Nazi et le barbier de Edgar Hilsenrath...

Ceci dit, si vous souhaitez vous faire votre propre idée de cette lecture, notez que le livre est disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Les Bienveillantes.


Détails bibliographiques

 

  • Titre : Les bienveillantes
  • Auteur : Jonathan Littell
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Folio
  • Date de parution : Février 2008
  • Nombre de pages : 1408 p.
  • ISBN : 978-2070350896
  • Photo de couverture : © Lucio Fontana, Concetto spaziale, 1995 (détail), ADAGP, 2008, Collection particulière, Roma


De l’indigène à l’immigré - Nicolas Bancel & Pascal Blanchard

Nous en avons tous plus ou moins conscience, la présence de populations immigrées en France est l’héritage d’une longue histoire coloniale française. Étendu au Maghreb, à l’Afrique noire et à l’Indochine, l’empire colonial français qui s’est affirmé comme une puissance économique mondiale dès le 19è siècle, s’est donné pour mission de civiliser les peuples indigènes de ses colonies. La théorie de la « supériorité raciale » paradoxalement étayée par les scientifiques de l’époque et la multiplication des expositions coloniales alimentent alors les stéréotypes coloniaux et ouvrent la voie aux fantasmes les plus grotesques à propos des populations des contrées exotiques. Dès 1945, cette hégémonie coloniale française est mise à mal par la lutte pour l’indépendance de l’Algérie incarnée par Messali Hadj et par la résistance de figures emblématiques comme Hô Chi Minh en Indochine. Les puissances coloniales doivent faire face à une crise sans précédent qui exige une refonte des discours politiques. L’image de l’indigène fait place à celle de l’immigré. Les « politiques assimilationistes » caractéristiques à la France misent désormais sur une logique d’intégration des populations immigrées mais la réalité est cruelle. Les stéréotypes et préjugés raciaux véhiculés pendant des décennies au travers de l’abondante production iconographique restent profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et perdurent encore de nos jours malgré une prise de conscience de la résurgence du racisme et la forte mobilisation des autorités publiques et de la société civile autour de ces questions...

« Il n’y a pas de racisme sans colonialisme », Aimé Césaire, 1954


Pas de droits d’auteur cités. Source : https://www.africavivre.com/coups-de-coeur-a-lire/aime-cesaire-miriam-makeba-co-la-vie-des-grands-expliquee-aux-petits.html
Aimé Césaire avait profondément raison lorsqu’il déclarait en 1954 : « Le colonialisme porte en lui la terreur. Il est vrai. Mais il porte aussi en lui, plus néfaste encore peut-être que la chicotte des exploitateurs, le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme. Que l’on s’y prenne comme on le voudra, on arrive toujours à la même conclusion. Il n’y a pas de racisme sans colonialisme. » Cette citation mise en exergue au début de l’ouvrage offre une belle entrée en matière pour les spécialistes de l’histoire coloniale et post-coloniale que sont Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. En effet, il est difficile d’évoquer le colonialisme sans dénoncer le racisme. Aussi, grâce à une approche basée sur une analyse historique, documentaire et iconographique originale, les deux auteurs proposent avec ce titre, un passionnant travail historiographique et mémoriel sur l’histoire coloniale française dont certains aspects encore malheureusement méconnus méritaient d’être étudiés et mis en en lumière. Enrichi par l’analyse d’un précieux panel de sources iconographiques d’époque, De l’indigène à l’immigré démontre en outre, la puissance de la manipulation par l’image et la façon dont l’image s’est faite l’instrument de tous les discours de propagande. Tenant en à peine 128 pages, ce livre d’ailleurs doté d’un substantiel appareil critique (illustrations, témoignages, citations, chronologies, bibliographie...), est surprenant par la richesse et la qualité de son contenu. Et à vrai dire, en ouvrant ce livre, vu son épaisseur et ses nombreuses illustrations, je m’attendais plutôt à de la littérature jeunesse. Mais l'incroyable masse critique d’informations, si elle reste accessible à des publics jeunes, peut/doit intéresser tous les publics car l’approche pédagogique, les propos argumentés et les références largement documentées permettent de nourrir une réflexion pertinente autour de l’histoire coloniale française et invitent intelligemment à approfondir ses connaissances sur le sujet. Assurément un livre à mettre entre toutes les mains !

Aussi, si vous souhaitez à votre tour vous plonger dans cette captivante histoire coloniale française, notez que vous pouvez vous procurer le livre sur Amazon via le lien suivant : De l’indigène à l’immigré


Notre rapport à l’image à travers les représentations de la figure de l'étranger


En ce qui concerne l’analyse des sources iconographiques présentées dans l’ouvrage, cette chronique ne serait pas complète si je ne lui en consacrais pas une partie. Nul n’est besoin de le rappeler, l’image a toujours constitué un puissant outil de manipulation pour les classes dirigeantes : cela a commencé avec l’ère des grandes découvertes lors desquelles les indigènes ont d’abord été représentés sur gravures puis photographiés. S’appuyant les théories du racisme scientifique et de l’anthropologie physique au 19è siècle, la communauté scientifique a bon gré, mal gré, contribué à alimenter le fantasme du sauvage et à créer l’image de l'indigène. Au fur et à mesure, ces représentations ont évolué avec les intentions de ses producteurs. Ainsi, a-t-on glissé de façon subreptice de la documentation iconographique scientifique du début du 19è siècle à la promotion événementielle grand public pour les zoos humains, les jardins d’acclimatation et les expositions coloniales de la fin du 19è siècle.

Ce que les puissances coloniales considéreraient alors comme des avancées scientifiques par rapport au nouveau concept de catégorisation des races humaines et la soif d’exotisme qui attisaient l’intérêt et la curiosité des classes aisées de la société, ont littéralement asservi et desservi les peuples des colonies françaises. En effet, les images véhiculées accentuant les attributs physiques de ses sujets de façon caricaturale ont abondamment alimenté les stéréotypes raciaux et renforcé l’idée de la supériorité de la race blanche sur les autres. Ainsi, considérés d’une part par les scientifiques comme de vulgaires objets de recherche, sollicités de l’autre par les classes sociales aisées en mal d’exotisme ou abhorrés par d’autres, les indigènes se sont-ils ainsi vus complètement dépossédés de leur image. Désormais, ils devenaient malgré eux, les têtes d’affiche de campagnes de communication en tous genres : après les thèses anthropologiques et les expositions coloniales, l’image des indigènes a servi à la propagande militaire, aux campagnes de publicité ou plus récemment et paradoxalement aux campagnes de prévention et de lutte contre le racisme. Tantôt réduits à des objets, tantôt vantés pour la richesse de leur diversité, les anciens peuples colonisés de France qui sont finalement passé du statut d’indigène à celui d’immigré, restent malgré eux victimes de l’exploitation outrageuse de leur image...

Et au final, la figure de l’étranger, peu importe qu’on lui prête des intentions scientifiques ou propagandistes, qu’on la désigne sous le nom de campagne d’information, de renseignement ou qu’on l’utilise à des fins publicitaires, doit nous rappeler comme l’avait si bien exprimé Aimé Césaire, « qu’il n’y a pas de colonialisme sans racisme ». Aussi penser et repenser notre rapport à l’image et en l’occurrence notre rapport à la figure de l’étranger à travers notre connaissance de l’histoire coloniale française, participe d’un travail de mémoire auquel nous ne devons pas nous dérober pour lutter durablement contre le racisme et les discriminations...


Détails bibliographiques


  • Titre : De l’indigène à l'immigré
  • Auteurs : Nicolas Bancel et Pascal Blanchard
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Découvertes Gallimard Histoire
  • Date de parution : Février 1998
  • Nombre de pages : 128 p.
  • ISBN : 978-2070534296
  • Photo de couverture : © Couverture de l’album de l’Exposition coloniale de 1931, Photomontage de Cloche

Demain, demain - Laurent Maffre

Tout comme de nombreux Algériens de sa génération (1960’s), Kader a rejoint la France en 1962 pour participer à la construction des HLM de la banlieue parisienne. Logé mais surtout parqué au 127 rue de Garenne, autrement dit au Bidonville de la Folie de Nanterre, Kader espère faire des économies pour pouvoir offrir une vie meilleure à sa famille et pourquoi pas, acheter à termes une maison au bled. Malheureusement, ce qui sur le papier ressemble beaucoup à un rêve tangible, ne correspond pas aux espoirs nourris par les travailleurs immigrés qui ont accepté de partir travailler en France :  hébergé dans une baraques en ruines dans des conditions de vie insalubre (pas de raccord à l’eau ni à l’électricité), Kader n’a d’autre choix que de s’adapter et de rassurer sa famille restée au bled en lui envoyant de beaux clichés touristiques de Paris. Mais la réalité est autrement cruelle. Lorsque Soraya, la femme de Kader, le rejoint avec leurs enfants, Ali et Samia, ce n’est que désenchantements et désillusions : non, la petite famille ne sera pas logée dans une des belles maisons dorées des cartes postales envoyées par Kader mais dans la baraque 1957 du bidonville gris et boueux de La Folie. Exposée au froid, à l’humidité et vivant dans des conditions de vie déplorables, la petite Samia tombe sérieusement malade. Commence alors pour Kader et Soraya un véritable parcours du combattant pour obtenir l’accès à un logement décent...

Le bien nommé bidonville de la Folie ou l’histoire douloureuse des travailleurs immigrés maghrébins


L’histoire de Kader est celle de nombreux travailleurs immigrés Maghrébins venus en France dans les années 1960 à l’appel du gouvernement pour participer à la (re)construction du pays : construction de routes, d’infrastructures, de logements..., les immigrés ont constitué une main d’oeuvre bon marché que les français n’ont pas hésité à solliciter. Rêvant d’une vie meilleure, beaucoup d’Algériens parmi d’autres communautés, se sont laissés tenter par cet Eldorado où, à en croire certains, il suffisait de se baisser pour ramasser les billets. Pourtant, cet échange de bons procédés qui semblait au départ partir d’un principe louable (accueil en France pour du travail), s’est avéré être un véritable fiasco : en effet, si les premiers travailleurs immigrés des années 1950 étaient logés dans des « garnis » du centre-ville, la rapide saturation de ces logements meublés et l’arrivée des familles ont précipité l’installation de baraques de fortune sur les terrains vagues à proximité des usines et des chantiers. C’est ainsi que le bidonville de La Folie s’est construit sur les terrains de l’Établissement Public pour l’Aménagement de la Défense (EPAD) : « Sur les chantiers à proximité, le chemin de grue et la préfabrication régnaient en maître. L’EPAD, responsable de l’urbanisation de la zone, entraînait une transformation radicale du paysage. Tel un îlot perdu, la Folie subsistait au milieu de ce ballet incessant de camions charriants de la terre. Sa résorption n’était pas encore programmée mais la Brigade Z, constituée de démolisseurs aux ordres des autorités, empêchaient son extension. » (extraits).


Non seulement, les habitants du bidonville y souffraient du froid, de l’humidité et de la saleté (ils avaient honte d’aller en ville avec leurs chaussures inévitablement crottées de boue et enveloppaient leurs chaussures de sacs plastique pour les protéger) mais ils devaient en plus se coltiner la corvée d’eau (une seule fontaine d’eau mise à disposition pour 1500 travailleurs et 300 familles), devaient craindre les risques d’incendie et devaient en plus subir les contrôles incessants et les brimades et humiliations de la Brigade Z (sa mission était de contenir l’expansion du bidonville car le terrain devait être réhabilité pour accueillir les nouveaux quartiers de la Défense). Dans un contexte politique complexe alors marqué par la Guerre d’Algérie (1954-1962) et les conflits entre la France et le FLN, la défiance manifeste de certains citoyens français envers les populations immigrées qui s’est notamment traduit par les ratonnades et le massacre du 17 octobre 1961, envenime les relations entre les immigrés, les autorités publiques et les administrations. Pour être relogés dans les cités de transit ou dans des habitations salubres, les travailleurs immigrés doivent payer des pots de vin et faire face à des casse-têtes administratifs sans fin. La situation devient intenable et force est de constater que le rêve vendu par la France aux travailleurs algériens s’est définitivement vidé de sa substance et n’est devenu qu’un miroir aux alouettes... Heureusement, de nombreuses personnes à l’instar de Véronique Hervo ont milité pour défendre les droits de ces travailleurs immigrés et laissé des archives inestimables pour la reconnaissance de ce douloureux épisode de l’histoire de l’immigration en France...

Histoire, mémoire et bande-dessinée, un trio gagnant


Exploitant les enregistrements sonores et les photos collectés par Véronique Hervo au bidonville de La Folie dans les années 60, Laurent Maffré a travaillé ce projet de bande-dessinée dans le cadre de recherches du programme pluridisciplinaire de l’Agence nationale de la recherche (projet Terriat, Territoires de l’attente). Ce projet qui s’intéresse à la mise en attente des communautés en déplacement et en particulier à la manière dont les populations migrantes s’approprient les lieux et les moments de leur trajectoire interrompue, a permis cet excellent travail mémoriel sur l’histoire de l’immigration en France. Largement inspiré des témoignages des habitants et des documents d’archives hérités de Véronique Hervo, Laurent Maffré qui met intelligemment son talent de dessinateur et de narrateur au service d’un récit mêlant réalité et fiction, prouve une fois de plus que le 9è art sait avec justesse et brio, s’illustrer et se mettre en scène dans des projets scientifiques aux objectifs ambitieux comme des travaux sur l’histoire et la mémoire de l’immigration. Aussi, pour ses sobres dessins aux innombrables et minutieux détails, pour l’alternance de certaines planches aux applats gris marquant des situations tristes, tragiques ou angoissantes avec une majorité de planches en noir et blanc dominées par la clarté, pour la richesse de son contenu (malgré ses quelques 160 pages, cette bande-dessinée propose un contenu très riche), pour la qualité de ses propos (pas de jugements, ni de condamnations), Demain, demain est une lecture à découvrir absolument... Une formidable réflexion sur la thématique de l’exil qui devrait tous nous interpeller à une période maussade marquée par les « crises migratoires » et la montée en puissance des discours identitaires...

Pour compléter cette passionnante lecture, je vous invite à découvrir le web documentaire intitulé 127, rue de la Garenne, le bidonville de la Folie, Nanterre (frise multimédia illustrée et enrichie par les commentaires de Véronique Hervo et par les témoignages des habitants du Bidonville à l’poque) qui accompagne l’ouvrage (co-production de Arte).



Enfin, comme toujours, si vous souhaitez vous procurer cet ouvrage sur Amazon, notez qu’il est disponible via le lien suivant : Demain, demain : Nanterre, bidonville de la folie 1962-1966.

Détails bibliographiques


  • Titre : Demain, Demain
  • Sous-titre : Nanterre, bidonville de la folie, 1962-1966
  • Auteur : Laurent Maffre et Véronique Hervo (127 rue de la Garenne)
  • Éditeur : Actes Sud
  • Collection : Bande-dessinée
  • Date de parution : Avril 2012
  • Nombre de pages : 160 p.
  • ISBN : 978-2330006228
  • Couverture : © Laurent Maffre

Un si fragile vernis d'humanité - Michel Terestchenko

A propos des origines du totalitarisme, David Rousset déclarait « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (L’univers concentrationnaire, 1946, p. 181) et rien ne parait aussi vrai qu’après cette lecture. Car comment expliquer autrement les mécanismes de déshumanisation mis à l'oeuvre à travers les régimes totalitaires ? Revenant sur les processus de décision qui guident le choix de chaque personne en vertu de son sens moral (mais pas seulement et c’est tout là l’intérêt son argumentaire), Michel Terestchenko, en évoquant « Un si fragile vernis d’humanité », repose la question du « Héros ou Salaud » déjà débattue par Hannah Arendt (cf. Les origines du totalitarisme, 1951 et Eichmann à Jerusalem, 1963). Entre « Banalité du bien » et « Banalité du mal », le professeur de philosophie questionne notre "humanité grise" en introduisant le nouveau paradigme selon lequel nos actes ne seraient pas exclusivement motivés par des intérêts égoïstes mais également conditionnés par notre présence ou notre absence à soi. L’idée n’étant pas de fustiger ni de s’indigner des horreurs commises au nom de telle ou telle idéologie, la démonstration de Michel Terestchenko participe d’une démarche de compréhension dont l’objectif n’est certainement pas de trouver des excuses à l’impensable mais bien d’identifier les raisons qui mènent aux conduites de destructivité pour mieux se prémunir des dangers de l’endoctrinement. Aussi, à la question de savoir ce qu’on aurait fait à la place des uns ou des autres, Michel Terestchenko n’apporte pas de réponses catégoriques : ce qu’il faut retenir de ce brillant et passionnant essai, c’est qu’il appartient à chacun d’agir ou de ne pas agir en fonction de sa présence à soi... Une oeuvre humble mais magistrale qui vaut bien 5 étoiles !

Le paradigme de l’égoïsme psychologique : un système de pensée occidental qui peine à renouveler le débat sur les conduites destructives des régimes totalitaires


    Gitta Sereny interviewant Franz Stangl, commandant du camp de Sobibor et de Treblinka après son arrestation au Brésil, 1970, inconnu

Constatant que la théorie de l’égoïsme psychologique qui a gouverné la pensée occidentale pendant près de trois siècles (cf. La Rochefoucault, Mandeville ou Bentham) peine à émuler un débat nouveau sur la moralité du sens commun, Michel Terestchenko pose la problématique des conduites de destructivité sous un angle différent : s’appuyant notamment sur des exemples historiques concrets (entretiens de Franz Stangl par Gitta Sereny, cas des déportations et massacres de masse de juifs polonais par le 101eme bataillon de réserve de la police allemande rapporté Christopher Browning) et sur des travaux de psychologie sociale américains, l’auteur tente une approche nouvelle en analysant les phénomènes de soumission à l’autorité (expérience de Stanley Milgram, Université de Yale), de conformisme de groupe (expérience de la prison de Philipp Zimbardo, Université de Stanford) et de passivité face à des situations de détresse (exemple de l’affaire Kitty Genovese et autres expériences). Sans réfuter complètement les intérêts égoïstes qui régissent les décisions de chaque individu, Michel Terestchenko démontre en premier lieu l’existence du sens moral et de la fragilité de l’humanité. Ensuite, bien que conscient que la psychologie sociale n’apporte pas de réponses parfaitement satisfaisantes à sa problématique, l’auteur fait la lumière sur les constats suivants : 1) l’obéissance à l’autorité ne constitue pas à elle seule un motif suffisant pour justifier des actes abominables perpétrés par les nazis (elle doit par exemple être conjuguée à la négation de l’humanité des juifs dans le cas de la Shoah). 2) le conformisme de groupe peut s’expliquer par la structure environnementaliste de l’obéissance à l’autorité (contextes sociaux aliénants comme le milieu carcéral ou militaire). 3) la personnalité des sujets est un facteur décisif car d’elle dépend la capacité de certains d’être présents à soi (conscience, principes, sentiments d’empathie éprouvés à l’égard des victimes). Pour autant, ces éléments, s’ils sont susceptibles d’apporter un éclairage sur les raisons (in)conscientes qui motivent nos décisions, ne déterminent pas nécessairement à l’avance une « idéologie du bien » ou une « idéologie du mal » car au final « C’est toujours une décision initiale, à peine perceptible, qui décide du côté duquel, une fois engagé, on se retrouvera in fine. » (extrait de la 4ème de couverture).

Des réflexions sibyllines sur l’altruisme et la présence à soi


  Photo de source inconnue montrant l’un des participants à l’expérience de la prison initiiée par Philipp Lombardo, Université de Stanford, 1971

Pour étayer ses réflexions sur la présence ou l’absence à soi, Michel Terestchenko consacre la 2ème partie de son ouvrage aux théories de l’altruisme. Réfutant l’axiome de l’égoïsme psychologique, l’auteur démontre l’existence d’un altruisme désintéressé pour expliquer par exemple les actes de résistance au totalitarisme nazi. Selon lui, la présence à soi qui est cette faculté d’agir en accord avec ce que l’on est, est conditionné par l’altruisme (aussi multiples que puissent revêtir ses formes). C’est ce qui expliquerait qu’en dépit des risques encourus, certaines personnes auraient sauvé des nombreux juifs du pire. Est-ce à dire que les gens qui ont agi en l’absence d’eux-mêmes, l’aient forcément fait de façon égoïste ? Est-ce à dire que les gens qui ont participé à l’holocauste (peu importe qu’ils l’aient fait de façon active ou passive) étaient forcément absents à eux-mêmes et dénués de toute empathie ? Est-ce à dire que les gens qu’on pouvaient qualifier d’altruistes au regard des arguments de l’auteur, aient forcément été plus enclins à faire acte de résistance à l’encontre du régime totalitaire ? Est-ce à dire que... ? Si l’auteur apporte des réponses claires à certaines de ces questions, j’avoue que ses démonstrations parfois sibyllines parce que (trop) abondamment alimentées par arguments et contre-arguments, m’ont perdue. Aussi, si cette 2ème partie de l’ouvrage est largement moins accessible que la première, on y puisera tout de même de nombreuses références et éléments de réflexion qui ne manqueront pas d’initier de nouveaux questionnements...

    August Landmesser refusant d'effectuer le salut nazi, 13 juin 1936, inauguration du voilier-école Horst Wessel, Hambourg, Allemagne

Enfin, pour ceux que le sujet intéresse, je vous recommande chaudement la lecture de cet ouvrage, disponible à la vente sur Amazon via le lien suivant : Un si fragile vernis d’humanité.  


Quelques ressources documentaires passionnantes sur des expériences de psychologie sociale


Afin de vous donner un aperçu des travaux menés dans le cadre d’expériences de psychologie sociale, je vous propose ci-dessous une sélection de vidéos à (re)découvrir absolument.

  • Expérience de Stanley Milgram à propos de la soummission à l’autorité

L'expérience de Milgram est une expérience de psychologie réalisée entre 1960 et 1963 par le psychologue américain Stanley Milgram. Cette expérience cherchait à évaluer le degré d'obéissance d'un individu devant une autorité qu'il juge légitime et à analyser le processus de soumission à l'autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. La date de l’expérience est importante, car quelques années plus tard, 1967-1968, s’installeront au contraire des formes de méfiance envers l’autorité (source : Wikipédia)


  • Expérience de la prison de Philipp Zombardo, Université de Stanford, 1971 sur le conformisme de groupe

L’expérience de Stanford (effet Lucifer) est une étude de psychologie expérimentale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers. Elle visait à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c'était la situation plutôt que la personnalité autoritaire des participants qui était à l'origine de comportements parfois à l'opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l'étude. Les 18 sujets avaient été sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et leurs rôles respectifs de gardiens ou de prisonniers leur avaient été assignés ostensiblement aléatoirement. En d'autres termes, chaque participant savait que l'attribution des rôles n'était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques quelconques. Un gardien aurait très bien pu être prisonnier, et vice-versa.



  • Le jeu de la mort

« Le jeu de la mort » (2009), Documentaire coproduit par France Télévisions et la Radio Télévision Suisse 1 en 2009, diffusé pour la première fois en mars 2010, et mettant en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) durant lequel un candidat doit envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre candidat, jusqu'à des tensions pouvant entraîner la mort. La mise en scène reproduit l'expérience de Milgram réalisée initialement aux États-Unis dans les années 1960 pour étudier l'influence de l'autorité sur l'obéissance : les décharges électriques sont fictives, un acteur feignant de les subir, et l'objectif est de tester la capacité à désobéir du candidat qui inflige ce traitement et qui n'est pas au courant de l'expérience. La différence notable avec l’expérience originelle est que l'autorité scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision, Tania Young.




Détails bibliographiques


  • Titre : Un si fragile vernis d'humanité
  • Sous-titre : Banalité du mal, Banalité du bien
  • Auteur : Michel Terestchenko
  • Éditeur : La Découverte
  • Collection : Le Découverte/Poche
  • Date de parution : Octobre 2007
  • Nombre de pages : 308 p.
  • ISBN : 978-2707153-26-5
  • Photo de couverture : © Yvan Terestchenko

Hitler - Shigeru Mizuki

Hitler a tant fasciné les foules qu’on ne compte plus tous les ouvrages qui lui sont consacrés : études, biographies, romans et même bande-dessinées, la personnalité despotique, mégalomane mais aussi charismatique du Führer interroge et effraie autant qu'elle ne passionne. Et si le véritable "Empire germanique" qu'Hitler avait tant fantasmé était finalement celui de sa propre légende à travers le temps et la littérature ? Si on ne peut pas encore le confirmer de façon catégorique, tout pousse à le croire. La preuve : avec cette bande-dessinée publiée pour la 1ère fois au Japon en 1971, Shigeru Mizuki, l’un des plus grands mangakas d’horreur dont la plupart des œuvres s'intéressent principalement au folklore japonais, avait dans l'idée de sensibiliser la jeunesse japonaise au parcours édifiant de ce dictateur nazi qui avait bouleversé l'ordre du monde et précipité la chute de l'Empire du Soleil Levant. Remontant à la jeunesse misérable de Hitler dont le double échec au concours d'entrée aux Beaux-Arts de Vienne a ruiné la carrière mais non les "ambitions artistiques", le dessinateur japonais dresse ici un portrait dépassionné du Führer en mettant en perspective les événements marquants de sa carrière avec ses actes déments. A la fois bien documentée, informative et didactique, cette biographie illustrée, si elle ne nous apprend rien d’inédit sur Hitler par rapport à nos connaissances actuelles, a pourtant ceci de remarquable qu'elle nous livre un regard extrême-oriental précieux sur le dictateur le plus adulé et le plus haï de tous les temps...

Hitler de Mizuki : quand le manga d’horreur se fait tragi-comique


     © Hitler, Shigeru Mizuki

Mêlant détails insolites (les origines de la moustache du Führer ou ses frasques frisant parfois la farce) et séquences dramatiques (le suicide de la nièce de Hitler ou celui de la famille Goebbels par exemple), Shigeru Mizuki confère à sa bande-dessinée un ton tragi-comique accentué par la superposition de ses personnages comiques sur des tableaux macabres et gothiques réalisés à partir d'images d'archives. C'est vrai que le personnage de Hitler est tellement caricatural et caricaturable qu'on ne peut s'empêcher de sourire aux mimiques grotesques du personnage ou aux propos grandiloquents que lui prête le mangaka : " Je ne serais pas allé jusqu'à me démettre l'épaule pour un titre de ministre ! Pensée mesquine de pisse-froids méprisables ! " (p.106). Mais toujours en filigrane derrière cette trogne truculente, se tapit l'horreur de la Shoah à travers les planches aux décors cauchemardesques. Si ce Hitler de Mizuki n'est pas un manga d'horreur à proprement parler, il en a quelques beaux atouts. Pour cette raison mais aussi parce que cette biographie est rigoureuse, concise et factuelle et qu'elle est servie par un travail graphique unique et original, Hitler mérite largement sa place dans vos bibliothèques... D'autant que les éditions Cornélius ont joué le jeu en proposant une édition lisible de droite à gauche à la japonaise...


    © Hitler, Détail de la 1ère de couverture américaine, Shigeru Mizuki

Enfin, si vous souhaitez découvrir ce superbe ouvrage de Shigeru Mizuki ainsi que le beau travail des éditions Cornelius, je vous invite à vous le procurer sur Amazon via le lien suivant : Hitler.  

Détails bibliographiques


  • Titre : Hitler
  • Auteur : Shigeru Mizuki
  • Éditeur : Cornélius
  • Date de parution : Octobre 2011
  • Date de parution originale : 1972 (Japon)
  • Nombre de pages : 296 p.
  • ISBN : 978-2-36081-022-2
  • Couverture : © Shigeru Mizuki